Les instituts de sondage ne désarment pas. Ils mesurent notre inquiétude jour après jour. Il y a deux jours, nous étions 70 % à penser que le pire était à venir. Le sondage du jour, c’est 75%. Demain 80 ? Il y a un progrès ! C’est vrai que l’on peut faire des sondages au téléphone ce qui ne présente aucun risque. Hélios s’interroge sur l’intérêt de ce questionnement en temps réel. Nous convaincre qu’on a raison d’avoir peur et que l’on n’est pas seuls…à avoir peur. Hélios pense plutôt que l’on devrait s’intéresser aux raisons des difficultés à adopter les comportements attendus et nécessaires, tant individuels que collectifs. Or, nous avons la plupart des réponses à ce qui peut nous étonner à priori, dans les travaux de la psychologie sociale notamment l’économie comportementale qui s’intéresse aux biais cognitifs C’est quoi ? C’est la manière dont nous décodons et transformons en comportement les informations transmises.

Un article intéressant sur le sujet Mais pourquoi tant de gens sortent-ils malgré les appels à limiter les déplacements ?. Ils n’y croient pas ? Cela ne les concerne pas ? Ils ne voient pas pourquoi ? Ils sont fâchés avec toute décision venant de l’état ? L’article cité distingue

  1. les contributeurs inconditionnels : ils se sont confinés sans condition car ils considèrent le confinement comme un enjeu au service du bien public ;
  2. les contributeurs conditionnels : ils changent de comportements si les autres changent le leur (on voit cette transformation aujourd’hui) ;
  3. et les passagers clandestins : ils n’y croient pas parce que c’est leur intérêt personnel qui prime et ils sont peu sensibles à la question du bien commun.

Caricatural ? Bien sûr, pense Hélios, comme tous les modèles. N’empêche que nous les avons tous croisés. Bien sûr, nous sommes tous un peu les trois types en fonction du moment et des circonstances. Mais quand même ! Alors plutôt que de parler de civisme qui est un terme bien galvaudé, s’intéresser aux raisons des comportements pourrait changer la donne alors même qu’il nous faut aller très vite. Encore une fois, le discours de l’urgence est inaudible pour beaucoup, s’ils ne sont pas eux-mêmes impactés. Or, pour la majorité, les impacts sont encore faiblement visibles.

Quelle place pour la poésie dans tout cela se demande Hélios face à son slam en friche ? A propos d’un des ouvrages de Ron Rash, auteur qui le fascine, « Le monde à l’endroit », un critique littéraire écrit : Ron Rash pense que les mots peuvent sauver les hommes. C’est peut-être cela. Écrire comme antidote dérisoire contre notre finitude, comme échappatoire à la cohabitation en nous entre violence et humanité, égoïsme et bien commun, universalité et singularité. Alors, raconter des histoires, saisir des instants, savourer l’éphémère, accepter sans se résigner… Les héros de Rash sont empêchés, lourds, confrontés à des dilemmes. Le drame est toujours en gestation, en arrière-plan. On ne peut pas s’empêcher de se dire que cela va mal finir. Oui mais comment ? Oui, mais pourquoi ? Et pourtant il nous embarque dans ces histoires d’ailleurs. Il suffit à Hélios de regarder la couverture du livre pour repartir dans cette histoire, la rivière, la pêche, les truites, le bruit de l’eau…

Mais aujourd’hui, c’est un jour sombre. C’est le jour. Il voulait regarder enfin un opéra intégral et il est tombé sur Le grand macabre de Ligeti. Il y a des jours nés sous le signe du noir. Un opéra de fin du monde, il faut le faire en ce moment ! Étonnant quand même !

Le photographe, comme le poète avec le haïku, saisit l’instant et le fixe. Hélios regarde la dernière photo d’Hervé. Il l’a choisie pour sa noirceur.

Jour 6 : Leftovers

Sous le feuillage, il y a toujours un ciel.

Ou pour la luminosité de ce noir dans un jour sans perspective. Elle nous dit ce qu’est broyer du noir. Justement. On y est. Mais il faut la regarder longtemps car les formes bougent. Ce n’est pas que sombre, c’est aussi mouvant. Dans ces rêves empêchés, dans ce ciel deviné, dans ces branches enchevêtrées, il y a des trouées. On peut s’y projeter. Il suffit de saisir la branche la plus proche et de se hisser. Le ciel est derrière. Sous le feuillage, il y a toujours un ciel. L’ombre des branches nous dit que le soleil est là. Alors, le noir n’a pas le pouvoir de nous broyer. Il nous indique juste qu’il est noir parce qu’il y a du blanc, que le sombre n’existe que parce que la lumière est là.

Et puis, tout à coup, en regardant plus longuement la photo, Hélios a une illumination. Bien sûr, c’est ce que voit le héros  des Chroniques de l’oiseau à ressort, le roman d’Haruki Murakami, prisonnier au fond de son puits en levant la tête, en regardant le ciel. Alors, ces mots lui viennent qui font vibrer la photo.

La solitude, qui me broie
Dans le noir qui me noie
Regarde plus haut, regarde plus loin
Y a un ciel juste au-dessus des sapins
Tu peux le voir
Le sentir, Y croire
Le laisser venir
A toi…. à nous
Prends soin de nous
Et écris l’avenir.

Puis, à l’heure attendue, son portable vibre. Anabella lui envoie le texto du jour.

 » J’aime bien l’idée du refuge. On regarde le confinement différemment. Tu te rappelles de Leftovers ? Tu sais la série qu’on a regardé ensemble. Je me demandais ce que voulais dire leftovers en anglais. Cela semble vouloir dire ceux qui sont restés. Je me suis fait ma playlist du refuge. Au cas où ça dure. C’est le premier truc qui m’est venu. Les 3 Leftovers. Et la musique de Max Richter. Je crois que si il nous faut apprendre à mourir, alors, avec la musique « The departure », c’est moins sombre. D’ailleurs, j’ai regardé le dernier épisode à nouveau. Finalement, aucune raison de broyer du noir. La vie est là ! A tout de suite.

Alors, c’est le départ ?  » 


Ressources

Livres : 

Opéra : Le grand macabre de Ligeti

Musique : The departure – Max Richter

Crédit photo : Hervé Crepet Photographe

 

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